Cinéfonia – n° 2 / p. 34-35 – par Pauline Guilmot

Rencontre avec deux poètes

Sólveig Anspach aime réaliser des films où le spectateur a, selon ses propres mots, « la place d’exister, de réfléchir et d’inventer des choses ». Film de la sélection "Un certain regard" au Festival de Cannes 2003, Stormy Weather a justement été récompensé par plusieurs prix dont le Prix du public aux Huitième Rencontres du Cinéma francophone de Villefranche-sur-Saône. Ce nouveau film, de la réalisatrice du très humain et apprécié Haut les cœurs !, contient une grande partie des composantes essentielles de son cinéma. Dans Stormy Weather, Sólveig Anspach, comme à son habitude, brouille la frontière entre fiction et réalité. Le décor n’existe pas…ou plutôt, il est naturel. Autrement dit, la première scène se passe dans un hôpital psychiatrique : vous êtes dans l’hôpital psychiatrique…un vrai, un qui fonctionne. L’actrice Elodie Bouchez, en blouse blanche, pose une question à un patient, j’entends…un vrai patient, il y en a plusieurs, même. Sólveig Anspach aime aussi filmer ce qu’elle connaît : c’est pourquoi elle plante sa caméra aux pieds des indomptables volcans de l’île qui l’a vu naître, l’île de Vestmannaeyjar, en Islande. Son cinéma déteste le superflu. Avec Stormy Weather, Sólveig Anspach parvient même à nous montrer que les mots ne sont pas forcément utiles, que le regard et le silence sont eux aussi, riches de sens.


Puis-je dire que le silence est le personnage principal du film ?

Si vous voulez… j’aime beaucoup utiliser le silence, je trouve que ça met en relief les paroles dites, les visages, la musique… Mais je n’aime pas trop quand il y a de la musique tout le temps, c’est pour ça qu’on a essayé de travailler, avec Alexandre Desplat, à partir du silence, à partir du choix que le personnage de Loa a fait de se préserver dans le silence. On a finalement décidé que silence et musique étaient liés et que l’étudiante en psychiatrie, Cora, ne pourrait entende une véritable musique qu’à partir de l’instant, dans le film, où elle arrive à accepter, à partager le silence de Loa.

Il me semble que par moment, quand on entend de la musique, c’est plutôt celle qui se joue dans la tête de Loa, celle des vagues heurtant les rochers islandais, pour ne prendre que cet exemple…

Exactement. On entend aussi une sorte de reflet sonore des sensations que produit sur elle la nature. Cette image mentale de la mer hante Loa depuis son départ de l’île, le bruit des vagues la ramène alors à son passé, de façon d’ailleurs un peu agressive. C’est comme une hallucination auditive, trouble assez fréquent chez certains types de patients.

Dans vos fictions, il y a souvent une petite chanson qui traîne, dans un contexte assez émouvant. Ce sont les personnages amoureux qui la chantent : Simon pour Emma dans Haut les cœurs ! et Romain pour Cora dans ce film. C’est assez amusant…

Oui c’est peut-être un petit clin d’œil entre films ! Mais au début, pour cette scène où Cora oublie son propre anniversaire, je voulais utiliser une musique très différente, une musique de Warren G. J’avais donc demandé à Christophe Sermet, qui joue le personnage de Romain, d’apprendre une chanson précise. Il avait commencé puis deux jours avant de tourner la scène, le producteur m’a dit que la chanson était hors de prix. Je me suis dit qu’il fallait en écrire une rapidement, ça a donné « V’la qu’elle s’ramène », la chanson qu’on entend finalement dans le film. A ce propos, il faut dire que le titre, Stormy Weather, vient de la célèbre chanson qui a été chantée par tout le monde, de Nat King Cole à Frank Sinatra. J’avais pensé l’utiliser mais je me suis vite aperçue que cette chanson donnait un côté trop anecdotique, qui ne convenait pas au film. J’ai juste gardé le titre… mais pas la chanson !


De toute façon, le titre fonctionne quand même. Cette île islandaise filmée en hiver paraît assez tourmentée et les vents ont l’air de provoquer quelques tempêtes…

Oui et comme ça, ça permet de faire un rapport entre la météo et la tempête qui habite le crâne de Loa et de Cora…

Vous aviez des collaborateurs musicaux réguliers, pourquoi avoir voulu une musique originale pour Stormy Weather ?

J’avais Olivier Manoury sur Haut les cœurs ! mais il a juste joué ses compositions à l’intérieur du film, il était acteur et bandonéoniste, si vous voulez. Il intervient au moment où on voit répéter le groupe auquel participe Emma, le personnage que joue Karin Viard. Il y a aussi sa femme, qui est une de mes cousines, une pianiste islandaise qui s’appelle Edda Erlendsdottir. Dans le film, c’est donc la pianiste du groupe. Olivier a fait des disques avec cette formation et c’est le frère de Philippe Manoury, le compositeur de musique contemporaine. Ma seule collaboration avec lui est au niveau de la musique qu’il joue et qu’il avait d’ailleurs composée spécialement pour Haut les cœurs !
J’ai beaucoup travaillé avec Martin Wheeler, qui est un créateur de bande-son, un musicien anglais qui habite Paris depuis longtemps. Il a participé à la musique de presque tous mes documentaires. Par exemple, pour Reykjavik, les elfes dans la ville, qui est un documentaire sur des jeunes gens qui vivent à Reykjavik, il a travaillé avec un groupe islandais qui s’appelle Mùm : c’est une collaboration qui s’est, à mon avis, très bien passée. J’aime beaucoup utiliser des musiques écrites par des groupes. En plus, en Islande, il y a énormément de très bons groupes. Il n’y a pas que Björk ! En ce moment d’ailleurs, Sigur Ros est le groupe le plus connu d’Islande, je pense, avec Mùm. Pour revenir à Martin Wheeler, disons qu’il réalise plutôt des bandes-sons avec des sons seuls, des rythmes, il fait une sorte de couche sonore mais il n’écrit pas de musique mélodique. C’est pour ça que, même si on est proche, je n’ai pas travaillé avec lui sur Stormy Weather. Là, pour une fois, j’ai eu véritablement envie de mélodies.

L’envie que vous aviez d’avoir une structure mélodique, installée à partir de la séquence où Loa et Cora commencent à se comprendre, c’était pour combler l’impossibilité qu’elles ont de dialoguer avec des mots, pour compenser le silence qui règne ?

Non, ce n’était pas pour compenser, ni pour faire du remplissage mais pour dessiner ce silence, pour amener de l’intériorité, une espèce de souffle qui ressemble peut-être aux deux femmes…

merci à Pauline Guilmot

 

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